Loi anti-fraude 2026 : la preuve que vous avez vérifié vos sous-traitants
La loi du 25 juin 2026 étend la vigilance au maître d'ouvrage. Où est la preuve de vos vérifications ?
Par Gaël Mamou
Publié le · Mis à jour le · ~5 min de lecture
Le 25 juin 2026, la loi n° 2026-534 relative à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales a été promulguée. Publiée au Journal officiel le 26 juin, elle renforce notamment, à son article 95, la vigilance dans certaines chaînes de sous-traitance. Mais une précision est décisive : cette nouvelle disposition concernant les maîtres d’ouvrage a une entrée en vigueur différée. Dire aujourd’hui qu’elle s’applique partout et immédiatement serait trompeur.
Pour un dirigeant de TPE ou un responsable de chantier, la question pratique reste entière : si l’on vous demande demain de démontrer les vérifications que vous deviez effectuer sur un prestataire, quel dossier sortez-vous ? En dix minutes, pas après trois jours de fouilles dans les boîtes mail.
Ce que la loi de 2026 ajoute — et ce qui attend encore
L’article 95 crée l’article L. 8222-1-1 du Code du travail. Il prévoit que le maître d’ouvrage vérifie périodiquement la situation des sous-traitants qu’il a acceptés dans les conditions prévues par les textes sur la sous-traitance privée ou la commande publique. Cette obligation nouvelle concerne donc une position juridique précise dans la chaîne contractuelle : elle ne transforme pas indistinctement chaque fournisseur en sous-traitant accepté.
Surtout, l’article 95 prévoit une application à la date fixée par décret et, au plus tard, six mois après la promulgation. Au 20 octobre 2026, Légifrance affiche une prise d’effet au 26 décembre 2026 pour l’article L. 8222-1-1. Le montant minimal concerné, les documents à recueillir et les conditions de remise doivent être précisés par voie réglementaire. Il faut vérifier l’état des décrets avant d’appliquer ces nouvelles règles. Les obligations plus anciennes des donneurs d’ordre, elles, existent déjà.
L’obligation déjà en vigueur : conserver une preuve vérifiable
Pour le donneur d’ordre qui conclut une opération d’au moins 5 000 € HT, la vigilance prévue par l’article L. 8222-1 du Code du travail est déjà obligatoire. Ce seuil porte sur le montant global du contrat ou de l’opération, même en cas de factures fractionnées : ce n’est pas un simple total de dépenses calculé sur une année civile. L’attestation de vigilance est demandée à la conclusion du contrat puis tous les six mois jusqu’à son terme. Son authenticité se vérifie au moyen du code indiqué sur le document, auprès de l’Urssaf ou de l’organisme de recouvrement compétent.
Le risque n’est pas théorique. Dans les conditions prévues notamment à l’article L. 8222-2 du Code du travail, un manquement à la vigilance peut conduire à une solidarité financière lorsque le cocontractant a fait l’objet d’un procès-verbal pour travail dissimulé. Il ne s’agit pas d’affirmer que toute attestation manquante entraîne automatiquement le paiement de toutes les dettes du prestataire. Il s’agit de connaître l’obligation qui vous incombe et de pouvoir en prouver l’exécution.
Imaginez le contrôle documentaire d’un chantier. Le PDF est dans une boîte mail, mais personne ne sait laquelle. Le contrat court toujours et le dernier justificatif date de huit mois. L’entreprise a peut-être un Kbis dans son dossier : cela ne remplace pas, à lui seul, une attestation de vigilance vérifiée. Un document introuvable, dans la pratique, n’aide pas beaucoup. Un fichier rangé « quelque part », c’est souvent le nom élégant d’une chasse au trésor.
Le contrôle opérationnel à lancer demain matin
Commencez par l’inventaire de vos contrats de prestation et de sous-traitance en cours, y compris ceux qui ont commencé il y a plus de douze mois. Indiquez pour chacun le montant global HT de l’opération, et non seulement les sommes déjà facturées cette année. Les commandes répétées doivent être examinées selon leur réalité contractuelle ; ne déduisez pas automatiquement qu’un total annuel crée ou écarte une obligation.
Dans un tableau unique, relevez : prestataire et identifiant, référence du contrat, montant global HT, date du contrôle initial, date de l’attestation, résultat et date de la vérification d’authenticité, justificatif conservé, prochain contrôle semestriel et responsable désigné. Quand l’identification ou l’immatriculation est obligatoire, l’article D. 8222-5 prévoit plusieurs documents possibles, dont le Kbis, et non une règle universelle de Kbis de moins de trois mois.
Désignez un titulaire et un suppléant. Programmez une alerte avant la prochaine vérification. En l’absence de pièce ou en cas de doute, demandez une régularisation et faites examiner la situation par la personne responsable du contrat ; n’improvisez ni sanction ni blocage automatique. Conservez la trace du contrôle, pas seulement la pièce jointe.
Là où l’IA aide, là où le responsable décide
L’automatisation peut extraire les dates d’un dossier, repérer des échéances, rapprocher les contrats et les attestations, et préparer un message demandant une pièce actualisée. Avec une intégration autorisée à un service officiel, certains contrôles techniques peuvent aussi être facilités. Le gain ne se mesure pas au nombre d’alertes produites, mais au nombre de dossiers complets et retrouvables.
L’IA n’établit pas, à elle seule, la conformité juridique d’une chaîne de sous-traitance. Une date lue dans un PDF peut être fausse ; un document peut être authentique sans répondre à toutes les exigences applicables à votre situation. Le professionnel vérifie auprès de l’organisme compétent, apprécie la portée du contrat et tranche les suites à donner. Les données des prestataires doivent rester protégées et accessibles seulement aux personnes habilitées.
Commencez avec un tableur et une règle de classement claire. Si votre équipe ne sait pas retrouver en dix minutes la preuve liée à un contrat, acheter un nouveau logiciel ne résoudra pas le problème : il le rendra simplement plus cher.
Question pour les dirigeants et responsables d’exploitation : si un contrôle intervenait demain, sauriez-vous retrouver la dernière attestation de vigilance de votre prestataire le plus important, ainsi que la trace de sa vérification ? Test concret : choisissez dès demain matin trois contrats actifs, ouvrez leurs dossiers et chronométrez le temps nécessaire pour réunir les preuves.
Je ne parle pas de l’IA depuis un bureau. Je parle de problèmes qui ont une odeur, un coût, un délai et parfois de la boue sur les chaussures. Et quand l’IA peut réellement aider à les résoudre, alors seulement elle entre dans l’histoire.
Sources officielles (consultées le 20 octobre 2026) : loi n° 2026-534 du 25 juin 2026, article 95, Légifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000054309449 ; ministère de l’Économie, présentation du 29 juin 2026 : https://www.economie.gouv.fr/actualites/fraudes-sociales-et-fiscales-une-loi-pour-mieux-les-detecter-et-lutter ; Code du travail, articles L. 8222-1, L. 8222-2, R. 8222-1 et D. 8222-5 : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000046078939 ; Urssaf, « L’attestation de vigilance » : https://www.urssaf.fr/accueil/attestation-vigilance.html . Ces informations générales ne remplacent pas l’examen du contrat, de la situation territoriale et des textes applicables à la date de publication.